Le sel dans les plats
d'après Petre Ispirescu
Il était une fois un empereur. Cet empereur avait trois filles. Comme il était veuf, il adorait ses filles.
Un jour, il demanda à sa fille aînée :
- Ma fille, comment m'aimes-tu?
- Eh bien, mon père, je t'aime comme j'aime le miel, répondit-elle, après avoir pensé à ce qui était le plus doux au monde.
- Que Dieu te garde, ma fille !
Il demanda sa deuxième fille:
- Et toi, comment m'aimes-tu ?
- Eh bien, mon père, je t'aime comme j'aime le sucre, papa !
- Que Dieu te garde, ma fille, et que tu m'apportes de la joie !
Ces filles étaient flatteuses : elles savaient montrer un amour plus grand qu'elles n'en avaient. L'empereur était très content, car il pensait qu'il n'y avait pas d'amour plus doux que le miel et le sucre.
En regardant la cadette, qui était très timide, il lui demanda :
- Et toi, comment m'aimes-tu, ma fille ?
- Comme j'aime le sel dans les plats, papa, répondit-elle.
Le père, furieux, lui dit:
- Viens ici, malheureuse ; tu n'as pas entendu comment m'aiment tes sœurs? Va-t’en de chez moi avec ton sel !
Elle s’attrista, mais elle osa dire :
- Pardonne-moi, mon père, je n'ai pas voulu te fâcher. J'ai pensé que mon amour pour toi n'était pas plus grand que celui de mes sœurs. Le sel n'est pas moins bon que le miel ou le sucre…
- Ah, fit le père, tu parles ! Pars de chez moi, et je ne veux plus entendre ton nom ! Elle pleura et décida de partir. Elle prit de vieux vêtements et elle arriva, un jour, au palais d'un autre empereur. A la porte, elle dit qu'elle était une fille pauvre, sans parents, et qu'elle cherchait du travail. On l'accepta, on lui expliqua ce qu'elle devait faire. La fille était sage et intelligente. Et comme elle savait préparer de bons plats, on lui confia les repas de la cour. Tout le monde était content d'elle.Même l'impératrice voulut la connaître. Elle commença à la chérir et la garda auprès d'elle.
L'empereur avait un fils qu'il aimait beaucoup et qu'il regardait comme l'on regarde le soleil. Quand l'empereur partit à la guerre, son fils partit avec lui. Mais le prince fut blessé et rentra à la maison. Sa mère le soigna et, quand elle était fatiguée, ce fut notre fille qui prit soin de lui, avec des mots tendres, des caresses sincères. Ainsi, le fils de l'empereur ne tarda pas à tomber amoureux d'elle. Et c'est pourquoi, un jour, il dit à sa mère :
- Maman, je voudrais bien me marier avec votre demoiselle de compagnie.
Alors l'empereur, qui n’était pas d’accord avec ce choix et qui aimait beaucoup son enfant, proclama les fiançailles et décida le jour du mariage.
L'empereur voisin, qui était (et c'est seulement nous qui le savons) le père de la jeune mariée, fut aussi invité.
Le soir du mariage, on mit la table, avec tant de plats, de boissons, de galettes, qu'on se léchait les doigts, tant ils étaient bons ! C'était la mariée qui avait demandé aux cuisiniers de cuire ces plats. Mais elle prépara, toute seule, les mêmes plats pour un seul hôte.
Tout le monde mangeait et fêtait le mariage. L'empereur invité mangeait et ne mangeait pas. Il regardait la jeune mariée et son cœur lui disait quelque chose, mais il ne croyait pas à ses yeux. Il avait reconnu sa fille mais n'osait le dire à personne.Comme les autres invités mangeaient de bon appétit, il voulut, lui aussi, goûter aux plats qu'on lui présentait. Il essaya une fois, deux fois, mais y renonça… L'empereur s'étonnait de voir les autres manger des plats qu'il trouvait sans goût. Il demanda à son voisin de table et celui-ci lui répondit qu'il n'avait jamais mangé de si bons plats. L'empereur en goûta : c'était vraiment très bon.
Enfin, n'y tenant plus, il dit à l'autre empereur :
- Eh, bien, cher voisin, tu m'as invité pour te moquer de moi ?
- Comment ça, mon ami ?
- Eh bien, les plats des autres sont très bons, tandis que les miens non.
Savez-vous ce qui s'était passé ? La mariée avait préparé les plats pour l'empereur, sans sel, mais avec du miel et du sucre. Même dans la salière, elle avait mis du sucre en poudre.Alors la mariée se leva et dit à son beau-père :
- C'est en effet moi qui ai préparé ces plats pour l'empereur qui s'est fâché. Voilà pourquoi : cet empereur est mon père. Nous étions trois sœurs. Notre père nous a demandé comment nous l'aimions. Mes sœurs aînées ont répondu qu'elles l'aimaient comme le miel et le sucre. Moi, je lui ai dit que je l'aimais comme le sel dans les plats. Mais mon père s'est fâché et il m'a chassée de sa maison. Aujourd'hui, j'ai voulu lui démontrer que l'homme peut vivre sans miel ou sucre, mais pas sans sel. C'est pourquoi je lui ai préparé des plats sans ce sel qui donne du goût à tout. Jugez vous-mêmes qui a eu raison.
L'assistance donna raison à la nouvelle princesse, chassée à tort de sa maison. Alors le père reconnut qu'il s’était trompé et il demanda pardonà sa fille. La princesse demanda pardon, elle aussi, à son père.
Les gens étaient très gais et le beau-père était fier d'avoir une belle-fille si sage.
Moi aussi, j'étais présent à ce mariage et je me suis bien amusé.
Puis je suis monté en selle et je vous ai dit cette histoire irréelle.
Variante PDF | Retour aux activités littéraires | Varianta in romana